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​Entretien avec Mikhaël Hers

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Entretien avec Mikhaël Hers : "On ne change véritablement jamais"

En 2009, le cinéaste et critique Luc Moullet met à l'honneur un jeune réalisateur lors de la rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou. Le court métrage qui lui fait dire qu'il a affaire au "plus grand cinéaste français de demain" s'appelle Primrose Hill, en référence à la colline londonienne. Pourtant, sa bande déambule dans la banlieue parisienne. Ce groupe d'amis forme aussi un groupe de musique. Le film est signé par un certain Mikhaël Hers, qui marquera le moyen métrage français avec ses balades collectives au tempo unique. Lauréat du Grand Prix du fifib 2015 avec Ce sentiment de l'été, Mikhaël Hers était de retour à Bordeaux pour accompagner son deuxième long métrage sorti le 17 février dernier. Cet entretien est né d'une envie de faire connaître son travail, d'y revenir comme on ne cesse, chez Hers, de retourner vers des lieux familiers. En bonus, une playlist, concoctée par le réalisateur lui-même. Bonne lecture, bonne écoute. Entretien réalisé par Nathan Reneaud, programmateur au fifib.


Votre cinéma, c'est d'abord une topographie intime, une géographie personnelle : Boulogne-Billancourt, Sèvres, la banlieue proche, des espaces en bordure de Paris. Quel est votre rapport exact à ces lieux ?


Primrose Hill de Mikhaël Hers (2006)J'ai une mémoire qui se cristallise autour des lieux, des décors. L'impulsion première chez moi naît toujours d'un rapport à un endroit que j'ai connu par le passé, que j'ai envie de réinvestir. Ca me donne l'impression de prolonger une époque. Je ne pars jam ais d'une histoire. A partir de là, les parcours des personnages se matérialisent. Mes quatre films se passent effectivement dans ce périmètre restreint de 8 km2 qu'est Boulogne-Billancourt, Sèvres, toute cette banlieue ouest parisienne boisée, fleurie avec également des cités, des grands ensembles. Ce sont les paysages de mon enfance. C'est le paysage-matrice pour moi. C'est le tissu de décors que j'ai essayé de retrouver de film en film . Montparnasse étant l'exception. En même temps, il fait aussi partie de ma géographie personnelle. Mon rapport avec Paris s'est fait via Montparnasse. C'est là que je descendais du train quand j'arrivais de Sèvres. Ce qui me plaisait avec ce quartier, c'est que c'est un lieu indéfini, contrairement à d'autres quartiers parisiens. Il s'y brasse des espaces de nature différente. Ca lui donne une âme très particulière.


Dans Ce sentiment de l'été , la mère endeuillée jouée par Marie Rivière se soigne par les pieds. Depuis Charell, votre premier film, on peut dire que votre cinéma est aussi une marche.

On exprime et on se dit les choses différemment lorsqu'on est en mouvement que quand on est installé, face à face, autour d'une table. La parole circule, se libère autrement quand on marche. De manière plus pragmatique, je suis fasciné par les décors extérieurs et j'aime cette idée de saisir les personnages dans ces décors, d'embrasser plusieurs perspectives dans un même plan-séquence. Mais c'est quelque chose que je ne théorise pas. Ca relève d'un goût personnel pour une façon de filmer, de saisir la parole. Quand on marche, on est pris dans une durée, un espace-temps, un parcours. C'est important pour moi que la parole ne soit pas explicative, que les informations ne transitent pas par les dialogues. J'aime que les thèmes qui irriguent les films ne soient pas verbalisés mais que ça arrive de manière plus souterraine. C'est ce qui fait que la parole dans mes films est plus quotidienne, plus prolixe. Pour moi, c'est naturel, c'est un vrai plaisir d'écriture et de scénario. J'ai l'impression de retranscrire les dialogues tels que je les entends, en pensant à des personnages que j'aime, que je connais, dont j'écoute la mélodie, les hésitations, la ponctuation, les temps morts, les silences, tout ce qui donne de la vie. Généralement, les acteurs arrivent assez bien à se les mettre en bouche. Je suis moins sensible aux dialogues désincarnés, qui sont une succession d'informations, qui cherchent à donner des clés sur l'avancée de l'intrigue.


Vous avez constitué une famille avec vos collaborateurs (les acteurs Dounia Sichov, Thibault Vinçon, Stéphanie Dehel, le chef opérateur Sébastien Buchmann, la productrice Florence Auffret...), à l'image des groupes que vous filmez. Pour vous, le cinéma est-il affaire de bande, de collectif ?

Memory Lane de Mikhaël HersLe métier de réalisateur est déjà assez solitaire comme ça. Sur un projet qui met trois ans à se concrétiser, on peut être deux bonnes années très seul. J'aime ce moment collectif où le film n'est rien sans les autres. Ce projet qui ne ressemble qu'à toi, qui t'est propre prend soudain forme avec l'apport de chacun. C'est en cela que ça me plaît d'être un cinéaste de la bande. Ca donne beaucoup d'énergie, de confiance. C'est quand même incroyable de se dire qu'à partir d'une idée qu'on a tout seul dans sa chambre, les énergies de trente ou quarante personnes vont s'agréger pour que cette idée prenne vie. Je trouve ça bouleversant. Avec mon chef opérateur ( ), il y a une complicité qui fait que j'ai une confiance absolue dans ses choix de hauteur de caméra, de distance, de focale. Pas besoin d'entrer dans des explications psychologiques, de dire le pourquoi du comment. Pour ce qui est des acteurs, je trouve émouvant de les voir grandir, de changer à l'écran, même si ça ne fait que dix ans que je fais des films. On touche à une essence documentaire du cinéma qui me parle beaucoup. Chaque film étant la possibilité de nouvelles rencontres, j'aime bien finalement l'idée d'intégrer les deux, les acteurs qui me sont proches, dont je vois la vie de cinéma et la vie personnelle en parallèle, et les nouvelles têtes. C'est le mouvement de la vie.

Passons maintenant de la balade à la ballade. Le groupe, c'est le groupe de musique, comme on en trouve dans Primrose Hill et Memory Lane. Vous êtes, je crois savoir, un cinéaste plus mélomane que cinéphile.

J'aime l'idée qu'on puisse appréhender mes films comme une chanson, c'est-à-dire de manière instinctive, primaire, très sensorielle, qu'on accroche ou pas, qu'on s'y love ou qu'on s'y sente extérieur. J'ai conscience que le rythme de mes films peut être déroutant. Ca n'a pas de sens en tout cas de forcer à quelqu'un à aimer une chanson, de lui dire par exemple "t'as rien compris, cette mélodie est géniale". C'est dans ce sens-là que mes films sont musicaux davantage que parce qu'il y a de la musique à l'intérieur. Quand j'écris, j'écoute beaucoup de musique. Ca me plonge dans un état qui contamine la tonalité du projet lui-même. Mes influences sont définitivement plus musicales que cinéphiles. Elles sont difficiles à verbaliser. Tout ça est très diffus dans mon travail.

Pour poursuivre avec la musique, vos films donnent ce sentiment que les drames se jouent en sourdine, que les sentiments ne sont pas la mélodie mais la base rythmique, la ligne de basse. Diriez-vous qu'il y a une insoutenable légèreté de l'Hers ?

Montparnasse de Mikhaël Hers (2009)Je ne parlerais pas de légèreté mais plutôt d'ambivalence. La vie n'est jamais complètement légère. Dans les moments les plus dramatiques, il y a des percées de lumière. Ce qui est important pour moi, c'est qu'on puisse se sentir bien devant mes films, malgré des drames humains qu'on vit tous : la perte, le délitement, la séparation. J'essaie de faire en sorte que ces choses-là puissent être observées et reçues avec une forme de douceur. La violence est présente mais souterraine. Elle n'agresse pas directement, plutôt comme quelque chose qui est encore une fois diffus, disséminé.


"Ce sentiment de l'été" : c'est un titre qui va à presque tous vos films. Vous avez une affection particulière pour le mois d'août.

Ça remonte à l'enfance. Quand on fait des films, énormément de choses viennent de cette période. Pour moi, c'était un mois d'août parisien. Je ne partais pas en vacances. J'avais ce sentiment d'étirement du temps. C'était une saison très lumineuse avec ce ciel bleu, très bleu. En même temps, il y avait l'envie que la vie reprenne son train normal, que la rentrée arrive. J'aime le paradoxe de l'été, qu'il soit agréable et que l'absence et le vide s'y ressentent de manière plus prégnante.


Dans La chambre claire, Roland Barthes parle de la photographie comme d'un "ça a été". Avec Ce sentiment de l'été, vous évoquez le deuil de l'être aimé. De manière générale, vos films sont des récits de hantise et de revenance. Diriez-vous que vous filmez ce sentiment de ça a été ?


C'est quelque chose qui me passionne mais que j'aurais du mal à formuler. On est toujours dans un enchevêtrement des temporalités et des époques. Comme je te le disais, j'aime réinvestir au présent des lieux ou des moments que j'ai traversés, en pensant à des personnes que j'ai connues. On vit très souvent dans les souvenirs. Autant s'en fabriquer des beaux aujourd'hui pour ne pas souffir en y pensant demain.


Deux de vos films (Charell et Memory Lane) font référence à l'oeuvre de Patrick Modiano. Qu'est-ce qui vous touche tant chez cet écrivain ?

Charell de Mikhaël HersJ'ai lu tous ses romans. Ils me fascinent et il suffit que je lise quelques lignes pour m'y sentir bien. Je me sens très proche de son rapport au temps, au monde. Je n'ai pas le goût des artistes qui vont se réinventer à chaque album, à chaque film ou chaque livre. Je recherche plutôt un sentiment de familiarité. J'aime l'idée de recevoir les oeuvres comme des cartes postales dans la nuit, comme un objet familier, intime. Je pense qu'on ne change véritablement jamais. Modiano, c'est l'essence même de cela.


Le cinéaste et critique Luc Moullet a été le premier à parler de votre travail. Il a dit que vous étiez "le plus grand cinéaste de demain". Comment reçoit-on ce genre de compliment lorsqu'on est un jeune réalisateur et qu'en plus ce compliment vient d'un des plus importants critiques de cinéma ?

Pour moi, c'était inattendu, évidemment. J'ai été extrêmement touché. Il a parlé de mon travail après vu Primrose Hill dans le cadre d'une projection publique organisée par l'académie des Césars (le film est à l'époque nominé au César du court métrage, ndlr). Cette projection s'est déroulée dans des conditions calamiteuses. Des spectateurs ont commencé à crier dans la salle. Il y a eu un pugilat entre ceux qui huaient le film et ceux qui prenaient sa défense. Moullet était là à ce moment-là. Je ne sais pas comment ça a conditionné l'envie de se faire le relais de mon travail. Le plus émouvant, c'est que lors de sa rétrospective à Pompidou sa conférence sur les maîtres n'a pas porté sur Ozu ou d'autres mais sur mes films (l'intitulé exact est "les maîtres du cinéma de demain", ndlr). Je lui suis infiniment reconnaissant.






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