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Pasolini Bologna

Grâce au soutien de la Région Aquitaine, le fifib se rendait en mai dernier à Bologne pour accompagner une jeune réalisatrice bordelaise sur le tournage de son documentaire consacré à Pier Paolo Pasolini. L'occasion pour le festival de développer ses actions et d'inaugurer un partenariat avec la prestigieuse Cineteca di Bologna. Retour sur ce séjour et sur l'oeuvre d'un cinéaste mythique, de Oedipe à Bertrand Bonello.

En 2013, le fifib consacre une programmation au cinéaste-poète italien Pier Paolo Pasolini, mort tragiquement sur une plage d'Ostie en novembre 1975. Cet hommage est l'occasion d'inaugurer la section "Versus" : deux oeuvres, deux cinéastes qui se répondent, se font écho. C'est Abel Ferrara qui est choisi pour dialoguer avec Pasolini, en annonce du biopic qu'il lui consacre et qui sortira en salles en décembre 2014, avec Willem Dafoe dans le rôle principal. A l'occasion de ce Versus, Ferrara devient programmateur du fifib et sélectionne lui-même les oeuvres qui entrent le plus en résonance avec son projet : La Ricotta et L'Evangile Selon Mathieu, les deux films les plus explicitement christiques de Pasolini.

LE RETOUR DE PIER PAOLO PASOLINI

La passion pour Pasolini sera de retour dans la prochaine édition, une nouvelle fois avec le soutien de la Région Aquitaine qui avait soutenu le film de Ferrara, suite à l'implication de la société de production bordelaise, Dublin Film. En mai dernier, le fifib partait à Bologne, en Emilie-Romagne, pour accompagner le tournage d'un documentaire consacré au réalisateur de Théorème et au centre d'archives qui lui est dédié. Sa réalisatrice Cécile Lapergue et les deux autres étudiantes bordelaises qui l'ont accompagnée, Sandy Masotti et Violete de la Vega, ont eu accès à de précieux documents : affiches de film, coupures de presse remontant aux années 30, photos en noir et blanc de Pasolini dans les "borgate" (les bas-fonds de la banlieue de Rome qu'il avait dépeint dans son roman Les ragazzi paru en 1955). Parmi ces documents, on trouve également un nombre impressionnant d'ouvrages et de thèses en plusieurs langues - il existe même un concours de doctorats sur Pasolini ! Ce fonds est à l'initiative de la prestigieuse Cineteca di Bologna, doublement réputée pour son travail pionnier dans la restauration de film et le festival auquel il a donné lieu, Il Cinema Rittrovato. Il ne faut pas chercher loin le lien entre Bologne et Pasolini. C'est la ville de naissance du cinéaste. Le séjour a été l'occasion de découvrir les lieux de sa jeunesse, comme la maison d'enfance située Via Borgonuovo aujourd'hui signalée par une plaque commémorative, le lycée Galvani, l'Université où il suit, durant la Seconde Guerre Mondiale, les cours d'histoire de l'art de Roberto Longhi. L'homme aura une très grande influence sur Pasolini qui lui doit sa "première passion picturale et médiévale" et lui dédicacera son deuxième long métrage, le néoréaliste Mamma Roma.

DU GOSPEL POUR L'EVANGILE

Pasolini attendra Oedipe Roi (1967), son sixième long métrage, pour filmer sa ville natale. Cette adaptation de la pièce de Sophocle est une autobiographie déguisée. Le père d'Oedipe est un militaire fasciste, comme celui du cinéaste. Après s'être crevé les yeux, Oedipe quitte le monde antique de la partie centrale film et se retrouve dans la Bologne contemporaine. Le héros mythologique traverse les arcades de la basilique Santa Maria Dei Servi et joue de la flûte sur la magnifique Piazza Maggiore, la plus grande place de Bologne. Le documentaire de Cécile Lapergue fait retour sur cette scène où se superpose l'antique et le moderne, la mythologie et le documentaire, le profane et le sacré. Dans ce jeu de strates, il y a en filigrane la lutte poétique de Pasolini contre ce qu'il appelait le "nouveau fascisme" et sa culture unique, nivelée (c'est cette culture qui est au centre de ses Ecrits corsaires). Déjà, dans L'Evangile selon St Matthieu, il donnait à entendre le negro spiritual "Motherless Child". Rien d'hérétique au fond à faire entendre du gospel sur de l'Evangile.

BERTRAND BONELLO : SUR LES TRACES DE PASOLINI

Un personnage du passé jeté à la rue, dans le présent, une musique qui n'est pas raccord historiquement : cela rappellera aussi à certains le bordel satiné de L'Apollonide de Bertrand Bonello, l'ouverture avec Bad Girl de Lee Moses, Céline Sallette qui se retrouve sur le périph' dans les années 2000 alors qu'elle est une putain du début du 20e siècle. Le cinéma de Pasolini a de toute évidence marqué Bonello qui le cite dans le générique de fin du Pornographe (le dernier projet de Pasolini a d'ailleurs pour titre Porno-Teo-Kolossal). En 1996, le réalisateur français adapte l'un de ses poèmes en prose (Qui je suis) et enfin fait son propre Oedipe Roi, sa propre transposition contemporaine d'un mythe avec Tiresia.

Avec son film, qui sera présenté au fifib 2015, Cécile Lapergue aura elle à coeur de parler du"cinéma de Pier Paolo Pasolini qui, dans les années 60, alors qu'il s'était exilé à Rome, a su filmer les gens de peu, les sans noms : ces figurants du monde d'ordinaire laissés pour compte, dans l'ombre des représentations dominantes. Dans ce cinéma des visages et des corps, Pasolini donne au sottopopolo la possibilité de prendre figure. Et par cette envie singulière il redonne sa grâce à la misère, l'élève et la magnifie comme on le fait peu. En parcourant les lieux, les films et les archives de la cinémathèque dans le documentaire Ragazzi di vita, je cherche à sortir de l'ombre ces poèmes de peuples que Pasolini a composé, à comprendre son geste et à redonner la parole à ces visages."

Rendez-vous en octobre.


REMERCIEMENTS

Thomas Vautravers (Région Aquitaine), Roberto Chiesi (responsable du Centre d'Archives Pasolini), Clément Puget (Université Michel Montaigne)

Nathan Reneaud


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